Numérique éducatif : meilleures pratiques

Numérique éducatif : meilleures pratiques

Il aura fallu une crise sanitaire, une période singulière d’enseignement à distance, pour que les acteurs de l’éducation se mettent autour de la table et définissent – enfin – un socle de base commun d’équipements numériques, de ressources et services pour permettre « la transformation numérique des écoles ». Publié le 14 janvier dernier, en même temps qu’était lancé le nouvel appel à projets pour l’équipement des écoles primaires par les collectivités, il constitue désormais le cadre de référence. Pour Virginie Lanlo, première adjointe au maire de Meudon (Hauts-de-Seine) en charge de l’éducation, et référente pour l’Association des maires de France : « Le plus grand changement [ndlr : avec ce socle] était qu’avant, il fallait équiper les écoles pour savoir utiliser les ordinateurs. Aujourd’hui, l’équipement numérique est un outil au service des usages ».

 

Contraintes budgétaires

Ce sont majoritairement les élus (75 %) qui impulsent cette dynamique de transformation numérique des établissements scolaires, suivis des enseignants pour la moitié des répondants. Ce qui n’empêche pas les collectivités de déplorer le manque de formation de ces derniers. Pour 53 % des répondants, cela constitue même un frein majeur au déploiement du numérique dans l’univers éducatif, derrière les contraintes budgétaires, de loin notées comme le premier des obstacles (74 %).

L’Etat a d’ailleurs prévu d’investir 105 millions d’euros à compter de cette année pour soutenir des projets pédagogiques de transformation numérique dans l’ensemble des écoles. Un appel à projets a été lancé en janvier. Il va servir à équiper les écoles élémentaires d’un socle numérique de base en termes de matériel et de réseaux informatiques, et à proposer des services et ressources numériques.

Malgré tout, ces incitations de l’Etat ne sont pas jugées comme essentielles dans la dynamique. Parmi les répondants, 43 % estiment qu’elles favorisent la transformation numérique des écoles.

Mais seuls 56 % des répondants savent en quoi consiste cet appel à projets, 31 % en ont entendu parler et 14 % ne savent pas ce dont il s’agit. Un intérêt qui décroît avec la taille de la collectivité : 42 % des communes rattachées à un EPCI de moins de 20 000 habitants sont précisément au courant contre 65 % pour les plus grandes, alors que ce sont les principales visées.

 

Besoins en matériels et en ressources

Ce changement de paradigme a permis une élaboration concertée et rationnelle des besoins en matériels et en ressources. Comme l’ajoute l’élue : « Il ne ressemble pas à une injonction mais permet au contraire aux collectivités d’investir selon les moyens dont elles disposent ». Aussi, si on peut se féliciter que soit défini un socle de base, il n’en demeure pas moins que les communes se doivent d’y travailler avec méthode : d’abord en définissant un projet éducatif partagé par tous les acteurs (élus, enseignants, académies, etc.), mais en veillant à associer les bonnes méthodes de définition des besoins (commande publique, formation des équipes techniques, etc.) comme de ressources et de maintenance des équipements. Car, c’est bien sur les communes que repose un investissement humain et financier non négligeable…

Le socle définit un référentiel des équipements de base dont chaque classe devrait pouvoir disposer (et mutualisables au sein de l’école). Il se constitue d’un vidéoprojecteur et d’un poste de travail. En complément à cet équipement de classe fixe, le référentiel demande de pouvoir disposer d’équipements mobiles mutualisables au sein de l’école. Pour quatre classes, il est demandé un pack de tablettes/ordinateurs ultra­portables, ou une classe mobile de dix à quinze terminaux pour quatre classes.

Les directions des écoles devront aussi être équipées « d’un ensemble numérique, permettant l’accès aux ressources et services pédagogiques, la relation aux parents (par les espaces numériques de travail (ENT), etc.), et l’utilisation des applications en ligne du ministère ». Chaque collectivité devra définir l’accès aux services selon l’une des trois modalités suivantes : extension d’un ENT déjà existant, achat d’un service ENT ou recours à une solution de suite de vie scolaire ; le tout pouvant être complété par un accès à d’autres ressources numériques pédagogiques. À noter que pour toutes installations, il convient de se référer à trois cadres de références (lire l’encadré ci-dessous).

Enfin, l’équipement matériel est à parachever par l’acquisition de ressources (gratuites ou payantes : outils de création de livres/cahiers, logiciels disciplinaires, etc.) et de services en ligne, ou installés sur les équipements informatiques sélectionnés collégialement par les équipes éducatives en lien avec les corps d’inspection. Pour répondre à ce socle de base, les collectivités vont devoir travailler davantage en mode projet. Pour autant, et avant la publication du référentiel, les collectivités n’ont pas attendu pour s’y atteler. Brice Dayot, directeur général des services de Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis) indique que « le travail préalable à la définition des besoins a été élaboré en mode projet avec un comité de pilotage comprenant la communauté éducative mais aussi tous les responsables de services scolaires, finances, techniques (comprenant aspects bâtis et informatique, etc.) ». Il ajoute que « cette méthode permet de planifier sur l’année, voire sur plusieurs années, les ambitions avec des objectifs évaluables en face et adapter les appels d’offres de la ville ». Il en est de même à Meudon où tous les services de la ville travaillent en transversalité et sont mobilisés pour développer l’offre et l’accompagnement.

En outre, et pour optimiser l’utilisation du numérique éducatif, la ville s’appuie sur les services du Syndicat Seine Yvelines numérique pour l’accompagner autant dans le choix des équipements que dans la formation des agents (en lien avec la formation des enseignants).

 

Le « Lycée 4.0 » se déploie de façon autoritaire et aveugle

Aucun débat contradictoire n’a eu lieu au sujet de l’imposition de ce dispositif « lycée 4.0 », qui s’est déployé et continue de se déployer de façon autoritaire et aveugle. Le 18 juin dernier, Rue89 Strasbourg a publié un article intitulé : La Région Grand Est a dégradé l’enseignement avec les « lycées 4.0 ». Honnêtement conçu, à notre avis, cet article, dont le titre a le mérite d’être on ne peut plus clair, n’est cependant pas suffisamment approfondi quant aux effets scolaires, sanitaires, relationnels et sociétaux du « 4.0 ». La voix des élèves, en particulier, y fait défaut. On reste encore et toujours en attente d’un bilan objectif et sérieux de ce dispositif, outre les aspects techniques. Est-il notamment parvenu à démontrer sa pertinence en termes de pédagogie et de transmission ? Qui en était véritablement demandeur ? Ni les enseignants, ni les élèves, ni les familles n’ont été consultés. Il faut cesser de les prendre en otages au nom d’un progrès chimérique et de « commodités » qui valent bien plus pour la galerie que dans le quotidien des élèves et des enseignants (dont vous n’êtes pas !).

 

La survie de la planète est-elle compatible avec cet accès vertigineux au numérique ?

Rottner, « face au plus grand défi de l’histoire de l’humanité […] Il est temps d’être sérieux. Nous vivons un cataclysme planétaire. Réchauffement climatique, diminution drastique des espaces de vie, effondrement de la biodiversité, pollution profonde des sols, de l’eau et de l’air, déforestation rapide : tous les indicateurs sont alarmants. Au rythme actuel, dans quelques décennies, il ne restera presque plus rien. Les humains et la plupart des espèces vivantes sont en situation critique. […] C’est une question de survie. Elle ne peut, par essence, pas être considérée comme secondaire. De très nombreux autres combats sont légitimes. Mais si celui-ci est perdu, aucun ne pourra plus être mené. » (extrait d’une Tribune publiée dans Le Monde en septembre 2018 et signée par 200 personnalités pour sauver la planète).

Ce 1er juillet 2021, le Conseil d’État a sommé le gouvernement de prendre des mesures supplémentaires pour que la France puisse tenir ses objectifs de baisse des gaz à effet de serre (réduction de 40 % des émissions d’ici à 2030 par rapport à 1990). Qu’en est-il de la région que vous présidez ? Va-t-elle prendre sa part ? Cette part est-elle compatible avec le déploiement du « lycée 4.0 » ?

Médecin, urgentiste, vous avez déclaré – comme on peut le lire dans L’Est éclair le 27 juin 2021 : « J’ai fréquenté la mort pendant ma vie professionnelle, mais jamais autant que pendant cette crise » (du coronavirus), « Donc j’estime que c’était mon devoir d’élever la voix ». Nous formulons le souhait de vous entendre à nouveau élever la voix à un moment où les prévisions d’un futur cataclysmique et de morts bien plus nombreuses que celles du coronavirus se confirment.

Mutualiser et optimiser

Pour Brice Dayot, « la maintenance des équipements est un point primordial car c’est une compétence partagée. Ce sont des outils et c’est ce qu’on en fait qui va compter. Si on oublie le partenariat et la mutualisation avec l’Éducation nationale pour faire en sorte que l’outil numérique soit un levier de changement des pratiques pédagogiques, alors ça ne marche pas ! ».

Le socle de base reprend cet argument demandant « une maintenance de qualité indispensable pour le développement au quotidien des usages du numérique ». Car, en plus du temps scolaire, Virginie Lanlo ajoute « qu’il est aussi essentiel de développer l’offre sur les activités périscolaires en mettant en place par exemple des espaces multimédias où les enfants apprennent à réaliser des petites vidéos, etc. » pour ouvrir l’école sur l’extérieur, accueillir aussi les familles.

Aussi, l‘adéquation des équipements et services par rapport aux usages doit être régulièrement vérifiée et les dispositions nécessaires prises pour remplacer et/ou améliorer les équipements qui le nécessitent… « avec dans le viseur la nécessité de s’adapter », précise Rémi Chaintron, conseiller à la direction du numérique pour l’éducation au ministère. Et comme le souligne Déborah Elalouf, vice-présidente de l’association Ed’Tech France, « maintenant que nous sommes entrés dans la phase du ‘‘pourquoi utiliser le numérique’’, il convient de travailler sur le ‘‘comment’’.  Et ce ‘‘comment’’ c’est aussi comprendre la nécessaire mobilisation des acteurs publics et privés (éditeurs de logiciels, startups, etc.) ».

Gageons que ce socle de base offre la possibilité que chaque école dispose des mêmes outils rapidement ! Pour Bruno Devauchelle, chargé de mission TICE [technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement, ndlr] à l’université catholique de Lyon, « on oublie trop souvent que l’équipement ne suffit pas. Dans le contexte actuel des apprentissages scolaires, il devient nécessaire de penser une souplesse […], une adaptabilité constante. Nous devons désormais accepter l’incertain et l’autonomie de l’apprenant. Le numérique en a été un révélateur, prenons-le en compte, apprenons à en faire ‘‘bon usage’’ en trouvant la ‘‘bonne distance’’ ».

 

La fin du numérique imposé, et un débat public

Rottner, vous souhaitez porter « une vision et une ambition pour tous les habitants du Grand Est ». Votre slogan est : « Ensemble, créons demain dès aujourd’hui. » À quoi doit ressembler ce demain ? Le 18 juin 2020, il y a à peine plus d’un an, parut l’Appel « Pour notre jeunesse, résistons ! ». À l’aube de votre second mandat, nous vous invitons à vous en inspirer. Vous y perdrez peut-être le soutien de quelques lobbyistes, mais vous y gagnerez le respect et l’admiration des habitants d’une région qui pourrait alors réellement afficher une vocation pionnière.

 

Goulween